Focus acteur : Morrel Mokosso, fondateur de l'ADJD et membre du réseau

Date: 
31/03/2017

Morrel Mokosso est né et a grandi à Bangui (République Centrafricaine) avant de s’installer à Rillieux-la-Pape, en région lyonnaise (France) en 2005. Il a créé l’association d’éducation populaire ADJD (Auprès Des Jeunes Démunis) qu’il développe depuis 2008 et qui travaille à la fois à Bangui et à Rillieux-la-Pape. L’ADJD utilise des leviers comme le sport, la culture ou le commerce pour intéresser des jeunes démunis à la vie en société, travailler sur le vivre ensemble et les questions de citoyenneté. L’ADJD a reçu la médaille de la ville de Rillieux-la-Pape pour ses actions et sert de point focal en coordonnant par exemple la Semaine de la Solidarité Internationale.

Bonjour Morrel. Comment as-tu commencé à travailler en France et qu’est-ce qui t’as amené à t’engager sur la commune de Rillieux-la-Pape ?
Je suis né et j’ai grandis à Bangui, où j’étais engagé dans une association sportive de tennis de table qui faisait l’insertion des jeunes démunis par le sport. A l’époque, je jouais dans la sélection du pays. En 2005, je suis arrivé en France et un cousin m’a rapidement proposé de travailler dans son entreprise, située à Rillieux-la-Pape. J’y ai rencontré ma compagne. On peut dire que j’ai eu la chance de vite intégrer le système : j’avais une vie tranquille avec le minimum, un appartement, une famille, un travail. Pour autant, je n’ai pas oublié mes amis de Centrafrique, dont l’association manquait de moyens pour mettre en place des actions d’insertion pour les jeunes à Bangui.

Au début, j’ai voulu les aider en créant un projet pour amener des formateurs et du matériel à Bangui. Et puis j’ai rencontré la vice-championne de France de tennis de table Sarah HANFFOU qui m’a dit : « Pourquoi tu ne montes pas une association ? Ça serait plus efficace, tu pourrais avoir une assurance etc. ». J’ai donc créé l’ADJD en 2008, d’abord comme association de solidarité internationale pour aider l’insertion des jeunes démunis par le sport. L’association a vite évolué puisque parmi les personnes qui l’ont intégrée, certains ne connaissaient pas du tout le milieu du sport et préféraient utiliser la culture pour appuyer les jeunes. On a évolué vers l’éducation populaire au sens large.

L’association est basée à Rillieux-la-Pape. Pourquoi ? En quoi cette commune est spéciale ?
La France est un pays qui présente une grande diversité dans les origines, mais aussi un pays d’inégalités, avec des zones aisées et des zones « populaires ». Rillieux-la-Pape c’est un peu la France en miniature – avec Rillieux village qui contraste avec la ville nouvelle, plus populaire. La commune compte environ 30 000 habitants, et il y a peu de mélange et d’échanges entre les 2 quartiers.

Au départ on ne travaillait qu’à Bangui. Et puis je me suis dit : « Pourquoi on ne ferait rien ici ? Les jeunes ont aussi du mal à s’intégrer ». Quelque part, on fait le même travail en France et en Centrafrique, car on voit des points communs : les vols, la violence… Mais on travaille beaucoup sur les causes et elles sont très différentes ici et là-bas. A Bangui, la guerre civile a créé des orphelins, en France c’est plutôt des laissés pour compte. A Bangui, il n’y a pas de violence contre la police. Par contre les enfants rentrent dans des groupes armés…

Qu’est-ce que tu essayes d’améliorer ?
L’objet de l’ADJD c’est l’éducation populaire, l’insertion sociale des jeunes. On dit souvent qu’on travaille sur la citoyenneté, c’est-à-dire pour nous sur le vivre ensemble. A Rillieux quand on va dans les quartiers populaires, on a des jeunes qui ne se considèrent pas membres du territoire. Il faut dire qu’on fait tout pour : on les catégorise comme habitants des « quartiers sensibles », des « racailles ». Ils se sentent à part, donc quand on leur parle de la mairie, de l’Etat… ils pensent qu’ils n’ont rien à voir avec ça, qu’ils ne sont pas concernés.

Notre enjeu c’est de les amener à comprendre qu’ils font partie de ce territoire, qu’ils acceptent qu’ils fassent partie de la société. Je leur dit souvent : « quand un père de famille regroupe sa famille pour prendre une décision importante, s’il manque un enfant c’est problématique. A Rillieux c’est pareil ». Concrètement, on essaye de faire germer une certaine idée de la citoyenneté. En ce moment on accompagne un groupe de jeunes qui voulaient skier mais qui n’avaient pas les moyens. On les a aidés à réaliser leur voyage. On en profite pour leur montrer comment construire un projet, trouver des fonds, auprès de qui chercher… A chaque réunion on prend du temps pour parler d’un sujet citoyen de leur choix. Par exemple comment un jeune construit son avenir…

Avec quels acteurs travailles-tu à Rillieux-la-Pape ?
On bosse avec différents services de la mairie sur nos projets : le service jeunesse, le service social etc. Parfois aussi avec la Métropole. On a travaillé avec le GPV (Grand Projet Ville) qui réunit les techniciens de la mairie et du Grand Lyon. On peut aussi réunir d’autres acteurs en fonction des projets, comme d’autres associations, des médiateurs de la mairie, Pôle Emploi…

Dernièrement, on a par exemple développé le projet face to face – dialogue entre la police et les jeunes. C’est tombé en même temps que la grosse médiatisation de heurts entre les jeunes et la police. Sur la ville, certains nous ont dit : « vous jouez avec le feu ».

On est partis dans les quartiers pour rencontrer les jeunes et les inviter à venir à cette rencontre avec la Police. Certains nous disent que ça ne les intéresse pas, ou que les policiers sont leurs ennemis. Mais une vingtaine de jeunes sont venus. On avait un comédien pour que les jeunes prennent la place des policiers et inversement. C’était marrant. Les jeunes ont proposé des choses à changer dans l’attitude des policiers, la police a fait ses propres propositions pour les jeunes et nous on a renchérit.

Après pour avoir un vrai impact, il faudra refaire d’autres rencontres. Il faut des éléments attractifs pour attirer les jeunes, le petit déjeuner ou le repas offert. On essaie de les mettre dans un climat de confiance, de parler un langage qu’ils connaissent.

Qu’est-ce qui est important dans ton action ?
La stratégie d’approche. L’introduction, le aller vers, c’est primordial. J’ai travaillé avec des gens au centre social qui travaillent sur des projets de proximité et qui sont très affutés sur les politiques locales. Mais ils manquent de technique d’approche pour aller chercher les jeunes là où ils sont.

Nous on a des jeunes de l’association qui vivent sur les quartiers qu’on essaye de toucher. Parfois je m’habille un peu comme eux pour y aller, en survêtement.  On arrive « tac tac, on est une asso, on organise un événement, voilà, y a un petit déj et tout ça, on vous invite ». Certains ont des comportements très impolis mais au début il faut accepter de subir ça : le but c’est qu’ils participent à l’activité. Ensuite, une fois qu’on les a accrochés, on peut donner quelques règles. Je leur dis souvent « je suis plus grand que vous, pourtant je vous respecte. Faites pareil ». Au début on parle leur langage, on est tolérant ; ensuite on leur demande d’accepter eux aussi quelques règles et on leur fait comprendre qu’ils comptent sur le territoire et que le territoire compte aussi sur eux.

Il faut aussi se donner les moyens pour qu’à la fin on arrive au résultat attendu. Pour face to face on voulait que les jeunes comprennent que la police est importante et que dans la vie en société, il faut des lois et donc quelqu’un pour les faire respecter. C’était notre objectif. Les jeunes ont aussi signalé le comportement anormal de certains policiers, ce qui était important pour eux.

Qu’est-ce qui est difficile ?
On peut parler du vivre ensemble mais si le jeune n’a pas a mangé et n’a pas un sou, il n’en a rien à foutre du vivre ensemble. J’ai été surpris en venant en France de voir qu’il y a des enfants qui n’ont pas à manger en partant à l’école. Un jour, on avait organisé un petit déjeuner « comment manger sain le matin » et on s’est aperçu qu’il y en a qui ne mangeaient pas du tout car il n’y avait rien à la maison. Il faut vraiment être à l’écoute et prendre les problèmes les uns après les autres.

Quelle conviction te porte tous les jours et te motive à aller sur le terrain ? Qu’est-ce qui te plait dans ton engagement ?
Au début ce qui me plaisait c’était le sport, et l’insertion des jeunes par le sport. Je liais mon plaisir de jouer et avec celui de partager avec d’autres. Je suis quelqu’un qui adore le contact, la relation avec les autres. Pour face to face, on est obligés d’aller sur le quartier pour mobiliser les gens et du coup on parle. J’aime ça. Moi aussi je faisais des conneries jeune, et ça me motive de construire les projets, de les mettre en œuvre sur le terrain. On fait notre stratégie d’approche avec les collègues et on y va. Parfois un collègue rebondit sur ce que je dis et quand ça prend auprès du jeune, ça nous fait plaisir.

On voit vraiment le changement : l’ADJD accueille souvent des jeunes qui sont en stage au collège, en université, ou en service civique. Quand ils quittent l’association après 6 mois, ce ne sont plus les mêmes. Au début ils arrivent avec leur langage et on leur dit « bah non ça marche pas comme ça, il faut s’adapter ». Après 6 mois ils ont évolué dans leur esprit.

Quel est ton prochain grand chantier ?
On a deux grands projets – un ici et un en Centrafrique.

• A Rillieux, on a remarqué que beaucoup de jeunes risquent de se radicaliser. On veut travailler là-dessus. On veut prendre en charge 20 jeunes sur l’année sur un accompagnement individuel à l’insertion professionnelle, pour suivre et voir ce que ça change. On espère 10 000 € de la mairie, la préfecture et le Ministère de l’égalité pour ce chantier, pour un budget total d’environ 20 000€. On cible des jeunes sans activité au-dessus de 18 ans avec priorité à ceux qui ont été en prison.

• A Bangui on a développé un site (NDLR : un lieu d’accueil) qui fait de l’insertion sociale et professionnelle par le tennis de table, l’agriculture et le commerce. Dans la commune voisine de Bangui (Bimbo, environ 200 000 habitants), les jeunes nous ont demandé pourquoi ils n’avaient pas le même site qu’à Bangui. On a donc décidé d’ouvrir un deuxième site. Comme la vie ne coûte pas cher dans cette commune, on va faire un plus grand site, et la mairie nous offre un terrain de 2 hectares, ce qui permettra d’accueillir 40 jeunes en formation chaque année. En tout c’est un budget de 60 000€ ; pour nous c’est un gros projet.

Une personne ou un livre que tu trouves inspirant ?
La phrase de Nelson Mandela : « Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends ». Je trouve qu’elle résume bien mon parcours associatif. On essaie, on fait des choses, parfois on se trompe. Mais on ne baisse pas les bras, on apprend et on revient plus fort. J’entends souvent des acteurs se demander : « face à ces constats, est-ce qu’on peut encore espérer ? ». Pour moi, les travailleurs associatifs sont des combattants, on se bat au quotidien. Le monde évolue, il y a des bonnes choses qui émergent, d’autres moins. Pour nous il faut toujours se mobiliser, lutter. Il faut toujours espérer. Et parfois suivre une formation pour se ressourcer et se recycler.